Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

À propos de « Human », ou l’invention de « l’alterselfie »

France 2 a diffusé mardi le nouveau film de Yann Arthus Bertrand: Human. Un documentaire qui se propose d’explorer l’humanité d’aujourd’hui et présenté comme un événement mondial. « Dans Human, j’ai laissé la parole brute, pure. » Je n’en suis pas convaincu.

 

arthus bertrand,human,humanité,pauvreté,richesse,témoignage,france 2Prise de pouvoir

 

Le film se présente comme une longue série de portrait de quelques minutes. Des milliers de personnes ont été prises de face sur fond sombre. Chacun dit un petit bout de sa vie, un moment, une réflexion. Ces portraits sont entrecoupés d’images de paysages superbes sur fond musical ethnique. Le film montre d’indéniables qualités visuelles et quelques témoignages poignants. Mais…

 

« J’ai voulu extraire les hommes de leur environnement ». C’est bien l’un des problèmes que pose le film. De nombreux témoignages parlent de souffrance, de pauvreté, de comparaison avec les riches – entendez qui vous voulez mais on imagine vers qui pointe le doigt. Car il y a un aspect accusatoire particulièrement détestable dans certains des témoignages. Yann Arthus Bertrand ne s’en cache d’ailleurs pas dans le Making of qui a suivi le film proprement dit: « Le capitalisme détruit la planète. » Et donc l’humanité avec, doit-on en déduire. C’est un peu court et orienté.

 

Il s’agit donc d’un film politique qui ne dit pas son nom et qui prétend parler de l’humanité dans ces témoignages d’humains. Une humanité cependant triée, incitée, même s’il n’y a pas de commentaires. Par exemple, dans le Making of, une des intervieweuses parle du témoignage d’un père russe. Elle dit que pendant un long moment il ne parlait de rien d’important à ses yeux. Elle l’a alors arrêté et lui a demandé s’il n’avait pas autre chose à communiquer. L’homme s’est alors effondré en larmes et a parlé de son fils handicapé. Ah, les larmes, prétendue validation de l’authenticité du témoignage. Mais on peut faire s’apitoyer sur soi-même et pleurer n’importe qui si on le met en condition, avec la voix et l’attention qu’il faut.

 

Cela montre qu’il y a eu une intrusion dans la vie de ces gens, qu’ils ont été poussés dans la direction voulue et qu’on attendait quelque chose. Leur parole est donc non pure car attendue et incitée, qui plus est dans une mise en scène. Une autre membre de l’équipe a d’ailleurs déclaré, en lien avec cette séquence, qu’ils avaient fait un travail de psy sans en avoir la formation. En effet: les psy ne se permettraient pas cela. La formule choisie par le réalisateur est évidemment plus facile à tourner et moins coûteuse que de filmer les gens dans leur contexte.

 

Des personnes mises en scène face à une caméra, mises en condition, mises en confiance par l’intervieweur, qui soudain lâchent une parole souvent très intime, c’est plus que du voyeurisme: c’est une forme de pouvoir pris sur eux.

 

 

arthus bertrand,human,humanité,pauvreté,richesse,témoignage,france 2Contexte

 

La mise hors contexte pose également problème à mes yeux. On peut entendre des mots qui nous touchent, des histoires intenses, d’ailleurs l’intervieweuse en question parle de son tournage le plus intense. C’est bien de cela qu’il s’agit: d’intensité émotionnelle, à l’intention des riches occidentaux aux vies si mornes qu’ils ont besoin de voir des pauvres à l’écran pour vibrer.

 

Mais est-ce que cela fait avancer vraiment? Le criminel interrogé (vidéo en dessous) a tué sa compagne et la fille de celle-ci. La mère de cette compagne lui a pardonné et lui donne de l’amour. Quoi de plus beau sur le papier! Les post-chrétiens sentent leur mémoire inconsciente se réveiller. Le pardon, etc, etc. Mais on ne sait pas vraiment ce qui l’a amené à tuer, sauf quelques mots sur son enfance – comme si une enfance maltraitée faisait de vous automatiquement un criminel. Et l’on ne sait rien des tourments terribles de la mère qui pardonne, comment elle a fait pour trouver la force d’aimer malgré cela. C’est un conte de fée, mais dans la vie réelle comment ferez-vous pour pardonner un tel crime? Vous n’y arriverez pas – ou alors un pour cent-mille d’entre vous.

 

Un autre criminel, âgé de 15 ans, est en prison à vie. On ne sait même pas ce qu’il a fait. Probablement il a tué. Il se demande quel sens peut encore avoir sa vie. C’est bien de se poser cette question. Mais on ne parle pas de ce qu’il reste de sens aux victimes et à leurs familles.

 

Il y a aussi cette ouvrière du Bangladesh, qui parle des conditions de travail dans son usine de vêtements. Elle dit être sous pression constante, décrit le travail dans une chaîne de production, et dit qu’elle doit accepter de subir parce qu’elle n’a pas le choix. Une victime, donc, dont nous serions responsables quand nous achetons un t-shirt bon marché. Sauf que si nous ne l’achetons pas nous lui enlevons son travail. Et que d’autre part, le microcrédit est très développé au Bangladesh. En 20 ans 30 millions de personnes, principalement des femmes pauvres, en ont bénéficié et ont pu améliorer la situation de leur famille. Si celle qui parle dans Human dit n’avoir pas le choix, 30 millions d’autres ont fait ce choix. Le film n’en parle pas et montre donc un parti-pris.

 

 

arthus bertrand,human,humanité,pauvreté,richesse,témoignage,france 2Alterselfie

 

A force de voir ces visages, aux propos souvent dans la souffrance, sans rien savoir de leur vie, la saturation vient et je me suis déconnecté de l’émotion. Heureusement. Je n’ai pas laissé entrer en moi celui qui dit: « Vous les riches, qu’avez-vous à raconter de vos vies? »

 

Il s’adresse forcément aux occidentaux et met en cause la valeur de leur vie. Des occidentaux qui en majorité vivent avec des revenus limités, qui ont travaillé depuis des générations pour construire une société relativement prospère. Et l’on viendrait maintenant les culpabiliser, les dévaloriser? Au nom de quoi? De quelqu’un dont on ne sait rien et qui n’a peut-être rien fait pour améliorer ses propres conditions? Comment croit-il que vivait la majorité des européens il y a 150 ans? 

 

Ces portraits sont comme des « alterselfies ». Des selfies réalisés par l’intermédiaire d’autres personnes. À travers eux le réalisateur se valorise d’être si bon, si bienveillant, si proche des humains. Il prendrait presque le monopole de la compassion et de l’humanité. À travers eux c’est lui-même et sa grandeur d’âme qu’il montre. 

 

Le film, qui verse au final dans un pur esthétisme et dans une moralisation subliminale, et ses propos dans le Making Of, montrent comment Yann Arthus Bertrand s’est fait un magnifique auto-portrait par pauvres et anonymes interposés. 

 

Dommage. L’humanité n’est pas réductible à ces portrait sans contexte, à ces mots sans histoire. Il vole leur histoire et nous en prive, nous laissant à nos suppositions et projections. Il vole leur intimité et vient l’étendre devant nous au bénéfice de sa propre image.

 

C’est du moins ce qu’il m’en reste malgré un préavis initial favorable.

 



Voir France 2 pour rediffusion, ou youtube.

 

 

Criminel:

 

 

 

 

Trailer:

 

 

 

Catégories : Environnement-Climat, Philosophie, Politique, Psychologie 5 commentaires

Commentaires

  • Un très vif merci pour cette analyse très percutante!

  • Merci à vous Marie-France.

  • Je n'ai pas regardé parce que je n'aime pas Yann Arthus Bertrand ni ce qu'il produit. Je ne critique pas les images qui sont souvent sublimes, mais le propos. Un écolo en hélico et bourré de fric qui vient nous faire la morale à nous qui n'avons que très peu de moyens pour changer le mode de vie dans lequel on nous a enfermés, moi ça me dégoûte. J'avais bien essayé de regarder Home, mais j'ai arrêté après 10 minutes tant ce film était orienté et bourré d'erreur sur le plan scientifique.

  • Vous dites exactement ce que j'ai ressenti en regardant...la moitié du reportage, après j'ai éteint. Tant pis pour les quelques belles images, de groupes humains surtout....
    Comme dit Marie-France de Meuron, une excellente analyse.

  • Cela dit, Yann-Arthus Bertrand ne sort que des banalités affligeantes lors de ses interviews. Le catéchisme tiers-mondiste des années 60 pour enfants de dix ans.

Les commentaires sont fermés.