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Les mots de pierre

Il y a des mots qui unissent l’humanité. Peu. Le mot «paix» est lui-même sujet à controverse alors qu’il est supposé signifier la fin des hostilités. D’autres mots la divisent. Leur sens et leur usage est destiné à marquer une différence irrémédiable ou un clivage définitif.

progrès,réaction,liberté,nucléaire,mots,statue,avant,arrière,gay,consumérisme,Ainsi les mots «progressiste» et «réactionnaire». Tout les oppose. Ils désignent des positions sociales irréconciliables, du moins dans l’esprit de ceux qui les utilisent. Ont-ils pourtant le sens qu’on leur accorde? Est qualifié de progressiste celui ou celle qui va dans le sens du libéralisme - au sens de la liberté individuelle - ou du progrès - au sens du bien-être. Est réactionnaire celui ou celle qui s’oppose à ce qui est défini comme progressiste. C’est simpliste mais cela marche!

La controverse sur le mariage et l’adoption gay est un exemple de ce clivage des mots. Qui soutient cette modification des institutions se définit comme progressiste. Qui s’y oppose est définit par les premiers comme réactionnaires. Grâce à un simple mot on ferme le débat. Signe d’une époque où le fond, la réflexion, à cédé le pas aux appartenances communautaristes et au consumérisme intellectuel.

Ces mots font penser à une statue de pierre: d’un côté le visage, qui symbolise le progrès. On regarde vers l’avant et le progrès est - à raison ou à tort - assimilé à l’avenir. De l’autre le dos qui symbolise l’arrière, le passé. Ne dit-on pas: «Tourner le dos à l’avenir»? Cette statue de pierre est immobile. Elle ne peut bouger ni dans un sens ni dans un autre. Elle présente toujours le même côté au monde. Ses yeux ne voient que l’est, son dos que l’ouest. Qui se prévaut du progressisme est une statue sans fesses pour s’asseoir ni dos pour porter des enfants. Qui se réclame du passé est comme aveugle et sans visage. Progressiste ou réactionnaire: ces mots sont de pierre. Ils figent. Ils obligent à une posture unique dans toutes les situations et interdisent une adaptation de cas en cas ou point de vue nuancé. Ils sont en réalité des vitrines d’idéologies, et ne portent pas de véritable réflexion.

Ils illustrent aussi le manichéisme: on est d’un côté ou de l’autre. Ou blanc ou noir. Avec en plus un jugement de valeur destiné à crucifier: le progrès est bien, la réaction est mal. L’association du progrès avec le bien est pourtant très relative. Avoir l’eau au robinet dans une maison est un progrès par rapport à l’avoir dans un puits au milieu du village. C’est confortable. Mais est-ce bien? Exploiter l’eau potable sans frein est un progrès nocif pour notre propre survie. Et vouloir cultiver les légumes selon des méthodes biologiques ancestrales pour réagir contre l’utilisation intensive d’engrais chimiques est un retour en progrès,réaction,liberté,nucléaire,mots,statue,avant,arrière,gay,consumérisme,arrière - une manière d’être réactionnaire. Est-ce mal?

Qu’est-ce qui est bien? Qu’est-ce qui est mal? Une mesure peut être perçue comme bonne sans être progressiste. Une tradition peut être considérée comme bonne: ainsi le rite de passage à l’âge adulte des Masaï, quand l’adolescent va se battre avec un lion armé d’une simple lance. Elle peut aussi être stigmatisée comme mauvaise: ainsi le rite de reconnaissance communautaire qu’est l’excision. Les défenseurs des traditions seront désignés comme progressistes dans certains cas, et comme réactionnaires dans d’autres. Les défenseurs de l’innovation technologique seront considérés comme progressistes dans certains cas, comme apprentis-sorciers dans d’autres.

Au plan social et économique le progrès est assimilé à plus de liberté, de prospérité et d’autonomie. Cela aussi est relatif. Les centrales nucléaires ont fait partie du progrès et de la prospérité à une époque. Aujourd’hui il devient réactionnaire de défendre leur construction. Il y a 50 ans les pylônes électriques abimaient les paysages. Aujourd’hui on construit des forêts d’éoliennes à portée de vue sur la mer et c’est le nouveau progrès.

Tout est donc relatif. Progressiste? Réactionnaire? On ne devrait pas penser le réel et les positions politiques ou philosophiques selon ces termes. Ce sont des mots de pierre qui figent sans être porteurs d’un contenu, et sans vision globale. Des mots qui servent à crucifier ceux qui ne partagent pas le même point de vue.

Des mots qui exonèrent, croit-on, d’étayer ses arguments et de fonder une position. Des mots pratiques pour masquer la paresse intellectuelle de ceux qui les emploient. Des caricatures. Les grands débats méritent mieux que cela.

9 commentaires

Commentaires

  • Alors là ! Chapeau pour cette image extrêmement parlante :

    " Ces mots font penser à une statue de pierre .....Cette statue de pierre est immobile. Elle ne peut bouger ni dans un sens ni dans un autre. Elle présente toujours le même côté au monde. Ses yeux ne voient que l’est, son dos que l’ouest. Qui se prévaut du progressisme est une statue sans fesses pour s’asseoir ni dos pour porter des enfants."

    Je me souviens d'Albert Jaccard qui déclarait que rare était les adultes qui dépassait l'age émotionnel de 6-7 ans. Mentalement on peut concevoir des complexités infinies, mais émotionnellement on en reste au niveau de savoir qui a raison ! C'est probablement cette impulsion enfantine qui est à l’œuvre dans ces débats si fermés par cette jolie trouvaille que sont les "mots de pierres"

    Avoir raison c'est disposer du pouvoir de sa vision des choses, souvent accompagnée d'un sentiment de suprématie égotique sur les autres. Être mis en tort, c'est perdre l'assurance personnelle que l'on avait acquise avec sa vision de la vie. de là l'attitude de s'arcbouter sur ses positions. Paradoxalement avoir toujours raison et vaincre dans les joutes oratoires, peut devenir anxiogène. Parce que l'on progresse pas. C'est un peu le portrait de Caroline Fourest qui n'écoute rien de ces contradicteurs.

    La preuve du mécanisme ? Ceux qui ont eu affaire avec les enfants quand ils découvre les enchaînements logiques, ils sont capables de vous pousser dans le coin, si vous restez sur ce niveau logique. Ils sont capables de le faire même s'il n'ont pas l'expérience de ce dont ils parlent.
    L'enfant quand ils accepte de se laisser façonner par celui qui a de l'expérience, parce que l'adulte crée la confiance en l'écoutant sans être figé. Alors cet enfant peut progresser émotionnellement.
    Depuis l'Agora des Grecs nous avons beaucoup débattu mais pas beaucoup progressé émotionnellement.

    Le premier pas c'est écouter la parole de l'autre avec attention. Accepter que cela puisse bousculer son point de vue. C'est bien sûr avec ce respect d'autrui que l'on dévie les conflits qui ferme les débats. Et laisser à l'autre le sentiment d'avoir été entendu et donc respecté.

    C'est la base de l'écoute active et la communication non violente. Même si dans ces ateliers de formations, on est parfois caricatural !

  • Bien d'accord: dans ces mots, dans l'intention mise dans ces mots, il y a une lutte de pouvoir, mais pas d'écoute de l'autre. Et donc en effet on n'avance pas. On vainc en apparence si l'assemblée se range à notre énergie émotionnelle, et le vaincu doit se soumettre ou se démettre. Mais rien n'a progressé, et les même chocs de pouvoir continuent leur flux souterrain à travers les âges et les prétextes, avec les mêmes besoins inassouvis d'être entendu. Ou de dominer à défaut d'être entendu.

  • Oui je m'excuse d'avoir écrit très rapidement, car je vois à la relecture, des phrases non finies et hachées.
    Mais... un bon exemple du propos, vous avez fait le chemin pour aller vers l'intention des mots, sans vous arrêter à la forme !

    Sur votre réponse; je perçois que la perception de la résolution catalysée à travers le débat a encore du chemin à faire. Mais ... cela donne de quoi faire :)

  • Le progrès c'est dans la tête avant tout selon moi.

    Des chimpanzés qui possèdent la bombe atomique n'en demeurent pas moins des chimpanzés.
    Avoir une TV plasma HD , multilingues , sous titres...etc pour se cantonner à TF1 ou M6 , c'est la même chose.

    Et , dans la tête , ça change selon les valeurs du moment , qui découlent de la prise de conscience et de l'empathie qui va avec , qui découle elles-même de la connaissance .

    Le danger , c ' est de manipuler , déformer et cacher cette connaissance.

  • @Hommelibe au sujet du mot paix on est rassuré! enfin un Pape qui n'a pas peur de dire haut et clair ce que d'autres sans doute par peur de perdre leur prestige n'ont jamais pu.Pour un peu on le croirait Protestant .Enfin un homme d'église qui parle aux humains et non a des statues de sel
    très bon dimanche pour Vous

  • La statue de pierre aux deux visages, si bien décrite par hommelibre, me rappelle la figure de Janus.
    Etrangement, Janus est un passeur, pas un cliveur.

    Sur la page Wikipdia qui lui est dédiée, on trouve une belle photo d'un buste le représentant. Voici le passage qui le décrit :

    "Janus est une divinité romaine, dieu des commencements et des fins, des choix, des clés et des portes (en grec : Ιανός (Ianós en phonétique). Dieu de premier rang dans la hiérarchie romaine (diuum deus), il a le privilège d'être invoqué avant toutes les autres divinités. En tant que dieu introducteur il est avec Portunus un « dieu des portes » qui préside à l'ouverture de l’année et à la saison de la guerre (les portes de son temple étaient fermées quand Rome était en paix).
    Le mois de janvier (januarius), auquel le roi Numa donna son nom, lui était consacré."

    J'ai eu un coup de foudre pour la figure de ce Janus, dès la première rencontre, il y a bien longtemps de cela.
    Pour la première fois, j'ai pu me dire qu'ils n'étaient pas fous, ces Romains.
    C'était plutôt une idée géniale d'inventer une telle divinité. Les Romains ont donc ressenti le besoin d'une instance qui ouvre les portes, qui permette de commencer autre chose.

    Pour en revenir au sujet même du billet : les mots progressiste /réactionnaire sont effectivement vides de sens. Vous le démontrez parfaitement.
    Si on veut envenimer un débat, il suffit de s'en servir et c'est fichu.
    Ces étiquettes sont obsolètes et cela tient probablement au fait que le monde est devenu plus complexe. Nous n'avons plus les mêmes problèmes qu'à l'époque de l'invention de ces concepts et votre billet le démontre.

  • @Calendula

    Il n'y a qu'un seul Dieu, et il échappe même à l'imagination des individus que nous sommes.

    Nous ne sommes que des assemblements de cellules pour un vaste univers dont on a jamais réussi et nous n'arriverons jamais à percer ses mystères.

  • @prometheus,

    Je ne cherche à percer aucun mystère, je parle d'un passé éloigné. Ce passé me parle d'une figuration concrète d'une pensée abstraite.

    Vous, de votre côté, êtes en paix avec votre foi et c'est bien ainsi.

  • Bien vu de citer Janus. Ce double visage laisse, en effet, penser que les romains avaient perçu la complexité ou au moins la nécessité de voir les monde sous des angles éventuellement contradictoires.

    J'ai le sentiment qu'il faut prendre le temps de réfléchir, palabrer, débattre longuement de tout. Qu'il faut résister à la pression sociétale actuelle.

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